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Conclusion

Les historiens ont depuis longtemps souligné l'importance des pratiques de lecture et d'écriture dans la construction des identités individuelles et collectives. Les premières traces d'une expression de soi se trouvent dans les marques d'appropriation. Prendre la plume, même maladroitement, pour affirmer la propriété d'un ouvrage est déjà construire un « sien ».


Au-delà du moment d'appropriation, la multiplication des « signes de soi » (signatures, dates) participent à l'affirmation du sujet, même si la signature récurrente peut également être un exercice d'écriture, un moyen de tromper l'ennui ou un marque-page.


Gradus ad Parnassum, s.l., s.d

Georges Berkeley ne porte ainsi pas moins de soixante signatures sur son Gradus ad Parnassum, sous une forme complète ou abrégée (GBerkeley, Geo Berkeley), en monogrammes (GB, GB), jeux d'écriture (en grec, de la main gauche ou en colonne), à l'encre ou au crayon.


La note marginale ne donne pas immédiatement accès à la vie intérieure du lecteur, dans sa spontanéité. Si le dialogue avec le texte peut alimenter la réflexion sur soi, le lecteur est toujours pris dans une structure qui lui impose de tenir compte d'un public implicite, d'un futur lecteur. Cette triade auteur/lecteur-écrivain/futur lecteur, est encore plus manifeste dans les ouvrages savants, dans lesquels le lecteur peut se présenter explicitement comme un rival de l'auteur, s'adressant à un futur lecteur qu'il s'agit de convaincre.

Plus que les livres abondamment postillés, c'est l'annotation rare ou unique qui donne à réfléchir. « Et fit bien », note ainsi le lecteur de l'Histoire universelle de Bossuet, au récit de la vie de Don Pedro, roi du Portugal, qui bannit les avocats de son royaume. Seul note du volume, elle apparaît comme la réaction épidermique du lecteur que le texte touche à un point sensible. Sans doute la rencontre du texte avec l'expérience personnelle a-t-elle à ce moment été suffisamment forte pour pousser le lecteur à prendre la plume, manifestant cette fois « le pouvoir de l'écrit » sur la vie des lecteurs.


Bossuet, Suite de l'Histoire universelle, Paris, 1744

« Et fit bien », annote le lecteur de la Suite de l'histoire universelle de Bossuet, en face du récit de la vie de Don Pedro de Portugal, qui bannit les avocats de son royaume. C'est la seule annotation écrite du volume.


Isaac-Louis Le Maistre du Sacy, Le Pseautier traduit en françois avec des nottes courtes tirées de S. Augustin, Paris : chez Helie Josset, 1674

Pour aller plus loin

H. J. Jackson, Marginalia : Readers writing in Books, New Haven, 2001.

D. Jacquart, C. Burnett (éd.), Scientia in margine : études sur les Marginalia dans les manuscrits scientifiques du Moyen Age à la Renaissance, Genève, 2005.

Le livre annoté, Revue de la Bibliothèque nationale de France, 2, juin 1999.

W. H. Sherman, Used Books. Marking Readers in Renaissance England, Philadelphie, 2008.

J. Andersen, E. Sauer (éd.), Books and Readers in Early Modern England. Material Studies, Philadelphia, 2002, p. 42-79.

R. E. Stoddard, Marks in Books, illustrated and explained, Cambridge, 1985.